Joal-Fadiouth en histoire.
Les grandes figures qui ont marqué l’histoire de la commune.
13 portraits publiés.
Connaissez-vous votre commune ?
Joal, Fadiouth, Ngazobil : 23 étapes à parcourir. Touchez une étape pour en lire le récit. Cliquez sur une étape pour en lire le récit ; le fil se parcourt aussi de gauche à droite.
Ceux qui ont marqué la commune
Léopold Sédar Senghor
Poète et académicien, né à Joal
1906-2001
Léopold Sédar Senghor, le poète de Joal devenu père de la nation
À Joal, avant le président, il y eut l’enfant. Léopold Sédar Senghor grandit entre la maison familiale, les paysages de la Petite-Côte, la tradition sérère, la foi catholique et les récits transmis par les anciens. Toute sa vie, il désignera cet univers comme son « royaume d’enfance ». Même lorsqu’il écrit depuis Paris ou gouverne depuis Dakar, Joal reste dans son œuvre une terre de mémoire, de rythmes et de recommencement.
L’enfant de Joal devenu professeur
Léopold Sédar Senghor naît officiellement le 9 octobre 1906 à Joal. Il est le fils de Basile Diogoye Senghor, commerçant, et de Gnilane Bakhoum. Après ses premières études à Ngasobil puis à Dakar, il part en France en 1928.
À Paris, il fréquente le lycée Louis-le-Grand et la Sorbonne. En 1935, il réussit l’agrégation de grammaire et devient professeur. Ce parcours exceptionnel, dans le contexte colonial de l’époque, ne l’éloigne pas de l’Afrique. L’exil renforce au contraire sa réflexion sur l’identité noire, la langue, la culture et la domination coloniale.
La Négritude : rendre sa dignité au monde noir
Dans le Paris des années 1930, Senghor rencontre Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas. Ensemble, ils donnent une force littéraire et politique à la Négritude, courant qui affirme la valeur des cultures noires face aux discours coloniaux d’assimilation.
Il faut cependant éviter le récit trop simple des « trois pères fondateurs ». Les intellectuelles martiniquaises Paulette et Jane Nardal avaient déjà créé des espaces essentiels de rencontre et de réflexion sur la conscience noire. Césaire forge le mot « Négritude » ; Senghor contribue puissamment à en développer la pensée et la diffusion.
Dans ses recueils, notamment Chants d’ombre, Hosties noires et Éthiopiques, Senghor mêle la langue française aux images, aux sonorités et aux références africaines. Joal, les signares, les masques, les tam-tams, la mer et le pays sérère deviennent une matière poétique universelle.
Le soldat, le prisonnier et l’homme politique
Mobilisé dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale, Senghor est fait prisonnier par les Allemands en 1940. Libéré en 1942, il reprend l’enseignement puis entre en politique après la guerre.
Élu député du Sénégal à l’Assemblée nationale française en 1945, il défend une transformation progressive de l’ordre colonial, davantage tournée vers le fédéralisme et l’égalité que vers une rupture immédiate avec la France. Cette orientation le distingue des militants anticolonialistes plus radicaux.
Après l’éclatement de la Fédération du Mali, le Sénégal devient indépendant en 1960. Senghor en est élu premier président. Il dirige le pays pendant vingt ans, avant de quitter volontairement le pouvoir le 31 décembre 1980 au profit d’Abdou Diouf.
Le bâtisseur culturel et les zones d’ombre
Senghor place la culture au cœur de l’État. Sous sa présidence, Dakar accueille en 1966 le premier Festival mondial des arts nègres. Il soutient les lettres, les arts et l’idée d’une Francophonie fondée sur le dialogue entre les cultures.
Son bilan politique ne doit toutefois pas être transformé en légende sans contradiction. La crise de décembre 1962 avec Mamadou Dia entraîne l’arrestation et la longue détention de ce dernier, puis l’instauration d’un régime présidentiel fortement centralisé. Le multipartisme réintroduit dans les années 1970 reste d’abord limité. Ses relations étroites avec la France sont saluées par les uns comme un choix de stabilité, mais dénoncées par d’autres comme la prolongation d’une dépendance postcoloniale.
De Joal à l’Académie française
Après son départ du pouvoir, Senghor poursuit son œuvre intellectuelle. En 1983, il devient le premier Africain élu à l’Académie française. Il meurt le 20 décembre 2001 à Verson, en France.
Son héritage demeure immense et discuté : poète majeur, théoricien de la Négritude, premier président du Sénégal et défenseur du dialogue entre les cultures, mais aussi dirigeant d’un régime dont certaines décisions continuent d’alimenter le débat historique.
Pour Joal-Fadiouth, sa grandeur tient à une trajectoire unique : un enfant de la commune a fait de sa terre natale une géographie de la poésie mondiale et a conduit le Sénégal à son premier rendez-vous avec l’État indépendant.
Senghor a quitté Joal pour parcourir le monde. Mais dans ses vers comme dans sa mémoire, il n’a jamais réellement quitté son royaume d’enfance.
Lamine Senghor
Tirailleur et militant anticolonialiste, né à Joal
1889-1927
Lamine Senghor, le fils de Joal qui accusa l’Empire
En février 1927, à Bruxelles, un homme affaibli par la guerre se lève devant des représentants venus d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique. Lamine Senghor n’est ni chef d’État ni député. Il est un ancien tirailleur sénégalais et employé des postes. Pourtant, sa parole porte loin : il dénonce la colonisation comme un système d’exploitation et appelle les peuples dominés à unir leurs combats.
Quelques mois plus tard, il meurt à 38 ans. Sa vie militante aura été brève, mais elle suffit à faire de lui l’une des voix anticolonialistes les plus radicales de l’entre-deux-guerres.
De Joal aux tranchées européennes
Lamine Arfang Senghor naît le 15 septembre 1889 à Joal, même si quelques sources anciennes mentionnent Kaolack. Il ne faut pas le confondre avec Léopold Sédar Senghor : aucun lien de parenté entre eux n’est documenté.
Incorporé dans les tirailleurs sénégalais à la fin de 1915, il combat en France pendant la Première Guerre mondiale. Il participe à la bataille de la Somme puis aux offensives de 1917. Son unité est exposée aux gaz près de Verdun. Gravement atteint aux poumons, il ne retrouvera jamais une santé normale.
Promu sergent et décoré de la Croix de guerre, il est démobilisé avec une pension d’invalidité. La France l’a salué comme combattant. Mais, revenu à la vie civile, il découvre que les anciens soldats africains restent soumis aux discriminations coloniales.
Du tirailleur au militant
Installé en France, où il travaille comme facteur, Lamine Senghor rejoint les milieux syndicaux et anticolonialistes. En 1924, il milite dans l’Union intercoloniale et se présente aux élections municipales parisiennes sous l’étiquette du Parti communiste français. Il n’est pas élu, mais sa candidature rend visible une parole noire encore marginalisée.
Il défend les travailleurs africains, dénonce les inégalités salariales et contribue à organiser les marins, dockers et anciens combattants noirs présents en France.
En 1926, il fonde le Comité de défense de la race nègre. Le vocabulaire appartient à son époque : le terme, aujourd’hui offensant, était alors repris par des militants noirs pour retourner contre le racisme colonial le mot utilisé pour les rabaisser. Après une scission, il participe en 1927 à la création de la Ligue de défense de la race nègre et de son journal, La Race Nègre.
Bruxelles, la tribune du monde colonisé
En février 1927, Lamine Senghor participe au congrès fondateur de la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale. Il y côtoie notamment Jawaharlal Nehru, Messali Hadj et Mohammad Hatta.
Son intervention relie les violences commises en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Il ne réclame pas seulement une amélioration du système colonial : il en demande la disparition. Pour lui, le combat contre l’impérialisme est inséparable du combat contre l’exploitation économique.
Il ne demande pas aux colonisés d’attendre une émancipation accordée d’en haut. Il les appelle à s’organiser eux-mêmes.
Écrire pour libérer
La même année, il publie La Violation d’un pays, un récit politique illustré par lui-même. À travers une allégorie, il raconte l’invasion, le pillage et l’asservissement d’un peuple par une puissance étrangère. L’ouvrage transforme la dénonciation politique en arme littéraire.
Il écrit également dans Le Paria, La Voix des Nègres et La Race Nègre. Ses textes annoncent plusieurs thèmes qui nourriront plus tard le panafricanisme et les mouvements indépendantistes.
Une vie brève, un héritage immense
Miné par la tuberculose et les séquelles de la guerre, Lamine Senghor meurt le 25 novembre 1927 à Fréjus. Il n’a pas connu les indépendances africaines et son action fut longtemps éclipsée par des figures plus célèbres.
Pourtant, il avait compris très tôt la contradiction centrale de l’Empire : demander aux Africains de mourir pour la liberté de la France tout en leur refusant la leur.
Avec Lamine Senghor, Joal-Fadiouth a donné au monde une figure pionnière de l’anticolonialisme africain, capable de porter, au cœur de l’Europe coloniale, une exigence sans détour : aucun peuple ne doit rester sujet d’un autre.
Avant que l’Afrique ne conquière ses indépendances, un fils de Joal en avait déjà prononcé la nécessité.
Mouhamed Ndiaye, dit Robert Diouf
Lutteur, a grandi à Joal
1942-2025
Robert Diouf, le père fondateur de la dynastie de Joal-Fadiouth
Avant Manga 2 et Yékini, il y eut Robert Diouf. Bien avant que Joal-Fadiouth ne soit associée aux longs règnes de ses « Rois des arènes », un enfant de l’île aux coquillages avait déjà porté la commune au sommet de la lutte sénégalaise et jusque sur les tapis olympiques.
Né le 3 février 1942 à Fadiouth, Robert Diouf grandit dans une famille catholique. En 1977, au faîte de sa carrière, il se convertit à l’islam et adopte le nom de Mouhamed Ndiaye. Mais dans la mémoire populaire, il restera Robert : un nom devenu synonyme de technique, de courage et de transmission.
Des tournois de Fadiouth aux arènes de Dakar
La lutte entre tôt dans sa vie. À quinze ans, il participe déjà aux tournois traditionnels organisés après les récoltes. Comme beaucoup de jeunes Sérères et Niominkas de son époque, il se forme dans les mbapatt, ces compétitions où l’on apprend moins à paraître qu’à résister, observer et saisir l’instant décisif.
Parti à Dakar, il s’initie d’abord à la mécanique. Mais l’arène finit par le rattraper. Dans les tournois nocturnes de la capitale, son intelligence tactique et son agilité lui valent une réputation redoutable. Robert ne domine pas seulement par la force. Il étudie son adversaire, anticipe ses mouvements et transforme la moindre erreur en chute.
Son premier combat avec frappe lui aurait rapporté 150 FCFA. Cette somme modeste mesure le chemin parcouru par celui dont un affrontement avec Mbaye Guèye sera ensuite associé au premier cachet d’un million de FCFA dans l’histoire de l’arène.
Le technicien qui défiait les géants
Robert Diouf affronte les plus grands noms des années 1960 et 1970 : Mbaye Guèye, premier Tigre de Fass, Pape Kane de Thiaroye, Moussa Diamé et surtout Double Less, le colosse du Pakao.
Face à Double Less, pourtant plus lourd d’une vingtaine de kilos, Robert refuse le complexe du petit devant le géant. Il le bat d’abord en lutte simple, puis renouvelle l’exploit lors d’une confrontation avec frappe. Ces victoires installent définitivement son prestige.
Les sources sénégalaises lui attribuent 137 combats : 118 victoires, 12 matchs nuls et seulement 7 défaites. Ce bilan exceptionnel témoigne d’une longévité et d’une régularité rares à une époque où les conditions d’entraînement et de rémunération étaient bien éloignées de celles des champions contemporains.
De Fadiouth aux Jeux olympiques
Robert Diouf ne limite pas son talent à la lutte traditionnelle. Il rejoint l’équipe nationale et s’impose également dans les disciplines olympiques.
Les archives olympiques lui attribuent une médaille d’or aux Championnats d’Afrique de 1969 en lutte gréco-romaine, dans la catégorie des 100 kg, puis une médaille d’argent en lutte libre en 1971. Il représente ensuite le Sénégal aux Jeux olympiques de Munich en 1972 et de Montréal en 1976. À Munich, il reçoit l’honneur de porter le drapeau national lors de la cérémonie d’ouverture.
Pour Joal-Fadiouth, cette image conserve une force particulière : un fils de l’île, formé dans les tournois locaux, ouvre la marche de toute une délégation sénégalaise devant le monde.
Le champion devenu formateur
Après sa carrière, Robert Diouf choisit la transmission. Il travaille durant de longues années comme entraîneur de judo et de self-défense à l’École nationale de police. Dans la lutte, il accompagne l’ascension de Manga 2 et fait partie de l’encadrement de Yékini.
Cette continuité est essentielle. Robert n’a pas seulement précédé les deux grands rois de Joal-Fadiouth : il a contribué à leur formation. Avec lui, la réussite individuelle devient un héritage collectif.
Ses fils Mbagnick, Mamady et Ablaye Ndiaye poursuivent également l’aventure familiale dans l’arène. Le nom change, mais la transmission demeure.
La légende retourne à sa terre
Retiré à Joal, Robert Diouf y mène une vie discrète, entouré de sa famille, sans rompre avec la lutte. Il reste une référence morale et technique pour les jeunes générations.
Il s’éteint à Joal le 29 août 2025, à l’âge de 83 ans, après une longue maladie. Sa disparition referme l’un des grands chapitres de l’histoire sportive sénégalaise, mais elle n’efface pas son empreinte.
Manga 2 a porté la couronne. Yékini a imposé un règne de quinze années sans défaite. Robert Diouf, lui, avait préparé le terrain. Il fut le pionnier, le champion d’Afrique, l’olympien, le porte-drapeau et le formateur.
Joal-Fadiouth peut être fière de ses rois. Mais avant les rois, il fallait un fondateur. Ce fondateur s’appelait Robert Diouf.
Hyacinthe Ndiaye, dit Manga 2
Lutteur, natif de Joal-Fadiouth
Manga 2, le premier roi venu de Joal-Fadiouth
En 1984, l’arène sénégalaise cherche un roi. Un tournoi officiel réunit les meilleurs lutteurs du moment. En finale, Hyacinthe Ndiaye, dit Manga 2, terrasse Mor Fadam et reçoit le titre de « Roi des arènes ». Pour la première fois, cette couronne est décernée au terme d’une compétition organisée par l’instance dirigeante de la lutte. À Joal-Fadiouth, ce sacre dépasse le sport : un enfant de la commune vient de s’installer au sommet d’une discipline profondément ancrée dans l’identité sénégalaise.
L’héritier de la tradition sérère
Natif de Joal-Fadiouth, Manga 2 appartient à une terre qui donnera également à la lutte Robert Diouf et Yékini. Les sources disponibles restent cependant peu précises sur sa date de naissance, son enfance et l’origine exacte de son surnom. Il serait donc imprudent de combler ces zones d’ombre par des récits non établis.
Son appartenance à l’écurie Sérère est, elle, bien documentée. Il en devient le chef de file et porte au premier plan l’héritage sportif de Joal-Fadiouth et du monde sérère. Ancien professeur d’éducation physique, il aborde la lutte avec une connaissance du corps, de l’effort et de la préparation. Sa puissance ne suffit pas à expliquer sa domination : les récits consacrés à sa carrière soulignent aussi sa maîtrise technique, son assurance et sa capacité à imposer son rythme.
1984 : la naissance du Roi des arènes
Le combat contre Mor Fadam constitue le sommet de son ascension. Manga 2 ne s’autoproclame pas roi : il est consacré après avoir remporté le tournoi conçu pour départager les meilleurs.
Cette particularité nourrit encore sa place singulière dans l’histoire de la lutte. Pendant des années, il rappellera qu’il demeure le seul champion de sa génération à avoir reçu officiellement cette distinction à l’issue d’une compétition. Les règnes suivants seront surtout établis par transmission symbolique : battre celui que l’opinion considère comme roi suffit progressivement à hériter de la couronne.
Manga 2 conserve son titre pendant dix ans, de 1984 à 1994, soit la plus longue durée attribuée à un Roi des arènes. Toubabou Dior met fin à son règne en 1994.
Le choc de deux générations
Après avoir quitté l’arène, Manga 2 est rappelé pour affronter Mohamed Ndao « Tyson », le phénomène qui bouleverse alors la lutte sénégalaise. Tyson incarne une nouvelle époque : médiatisation accrue, cachets plus élevés, communication spectaculaire et transformation du lutteur en vedette populaire.
Le 4 juillet 1999, l’ancien roi affronte le jeune champion et s’incline. Cette défaite ne résume pas son parcours. Elle symbolise plutôt le passage entre deux générations : celle des grandes écuries communautaires et celle d’une lutte devenue une industrie du spectacle.
Après le nguimb, la transmission
Manga 2 ne disparaît pas avec la fin de sa carrière. Il fonde une école de lutte, dirige Manga Productions et organise des manifestations sportives. Il préside aussi l’Association des anciennes gloires et exerce plusieurs responsabilités dans les instances de la discipline, notamment comme vice-président chargé de la lutte traditionnelle sans frappe.
En 2025, il se présente à la présidence de la nouvelle Fédération sénégalaise de lutte. Il obtient 18 voix lors du scrutin remporté par Bira Sène. Même sans victoire électorale, cette candidature confirme sa volonté de participer à la gouvernance d’un sport auquel il a consacré l’essentiel de sa vie.
Son engagement traduit une conviction constante : la lutte ne doit pas être réduite aux grands combats et aux cachets. Elle est aussi une école de discipline, un patrimoine culturel et un facteur de développement.
Une couronne pour Joal-Fadiouth
Manga 2 occupe une place particulière dans la mémoire de Joal-Fadiouth. Robert Diouf avait ouvert la voie. Manga 2 a pris le relais et offert à la commune son premier règne officiel au sommet de l’arène. Yékini prolongera ensuite cette lignée avec quinze années sans défaite.
La fierté locale ne repose donc pas seulement sur un palmarès. Elle tient à une continuité : une petite commune de la Petite-Côte a produit, sur plusieurs générations, des champions capables de dominer le sport le plus populaire du pays.
Manga 2 reste le roi originel. Celui qui, avant les couronnes transmises par l’opinion et les affiches commerciales, avait dû gagner la sienne dans un tournoi. À Joal-Fadiouth, son nom rappelle qu’une ville peut être petite par sa superficie et immense par les hommes qu’elle donne à l’histoire.
Yakhya Diop, dit Yékini
Lutteur, né à Joal
né en 1974
Yékini, le géant de Joal-Fadiouth
En août 2016, quelques jours après sa défaite face à Lac de Guiers 2, Yakhya Diop aurait pu rentrer discrètement à Joal-Fadiouth. Il y fut au contraire accueilli par une foule immense. Les habitants ne célébraient pas une victoire, mais une trajectoire. Quinze bus avaient été mobilisés pour transporter ses supporters à Dakar.
Cette scène résume le lien entre Yékini et sa ville. Joal-Fadiouth ne l’a pas seulement vu naître. Elle l’a porté avant les titres, avant la gloire, avant les millions. Et lorsque l’invincibilité a pris fin, la commune ne lui a pas tourné le dos.
Un fils de Joal aux racines bassouloises
Yakhya Diop naît le 28 février 1974 à Joal. Ses parents, Mamadou Diop et Daba Diouf, sont originaires de Bassoul, dans les îles du Saloum. Son père, maître coranique respecté, meurt alors qu’il n’a pas encore deux ans. Sa mère prend en charge son éducation et veille à la poursuite de son apprentissage religieux.
Cette relation marquera profondément sa vie. Devenu célèbre, Yékini considérera la maison construite pour sa mère et son pèlerinage à La Mecque parmi ses plus grandes satisfactions.
L’école, la mer et les difficultés
Yakhya commence l’apprentissage du Coran à Joal, avant de poursuivre ses études à Kaolack puis à Dakar. Mais les difficultés financières de la famille interrompent son parcours. Il revient à Joal pour aider sa mère et travaille comme pêcheur.
Avant les grands stades et les cachets, Yékini a donc connu la mer, le travail quotidien et la responsabilité familiale. Plus tard, lorsqu’il commence à gagner sa vie dans la lutte, il reprend des cours de français et de gestion afin de comprendre lui-même ses contrats.
Avant la lutte, le football à Thiossane
Yakhya Diop ne se destinait pas d’abord à la lutte. À Joal, il joue au football comme libéro dans l’équipe de navétane Thiossane. C’est là que ses camarades le surnomment « Yékini », en référence à Rashidi Yekini, le puissant attaquant nigérian.
Le surnom survivra au football et deviendra l’un des plus célèbres du sport sénégalais. Avant d’être roi des arènes, Yékini fut donc un enfant des terrains sablonneux de Joal.
Bassoul révèle le lutteur, Joal le forme
Le déclic survient au début des années 1990 à Bassoul. Lors d’un tournoi, un lutteur venu d’ailleurs domine les combattants du village. Yakhya décide de l’affronter et le terrasse. Les anciens l’encouragent alors à prendre la lutte au sérieux.
Il se lance ensuite dans les mbapatt organisés à Joal et dans les environs. Faute d’argent, il marche parfois plusieurs kilomètres pour participer aux compétitions. Ses gains sont partagés avec sa mère et ses compagnons. C’est dans ces arènes locales qu’il affine ses appuis, son équilibre, sa patience et sa lecture du corps adverse.
De Joal au sommet de l’arène
Repéré lors du Drapeau du chef de l’État, Yékini rejoint Dakar et l’écurie Ndakaru. Il intègre l’équipe nationale, en devient capitaine et remporte plusieurs distinctions en lutte traditionnelle.
En 1997, il débute en lutte avec frappe contre Kadd Gui. Cette victoire ouvre une période exceptionnelle : quinze années sans défaite. Il bat notamment Bombardier, Khadim Ndiaye, Balla Bèye 2, Lac de Guiers 1, Gris Bordeaux et Tyson.
Le 28 mars 2004, une nouvelle victoire sur Bombardier le consacre Roi des arènes. Il conservera ce statut pendant huit ans. Son règne repose autant sur sa puissance que sur sa maîtrise technique, sa discipline et son intelligence dans la gestion de sa carrière.
La chute, puis la dignité
Le 22 avril 2012, Balla Gaye 2 met fin à son invincibilité. Quatre ans plus tard, le 24 juillet 2016, Yékini dispute son dernier combat face à Lac de Guiers 2. Il annonce sa retraite le 17 octobre 2016, après vingt-quatre années de carrière.
Son palmarès en lutte avec frappe demeure exceptionnel : 22 combats, 19 victoires, un match nul et deux défaites.
Rendre à Joal ce que Joal lui a donné
Après sa carrière, Yékini reste attaché à Joal-Fadiouth. En 2020, il finance l’adhésion de 2 500 habitants au programme de Couverture maladie universelle. Il soutient également des initiatives sportives, sociales et religieuses dans la commune.
Yékini appartient à une lignée de grands champions issus de Joal-Fadiouth, après Robert Diouf et Manga 2. Mais sa place est singulière. Il a accompagné la lutte sénégalaise dans une nouvelle ère, celle de la télévision, des grands sponsors et de la professionnalisation.
Yékini est une fierté de Joal-Fadiouth non seulement parce qu’il y est né, mais parce que sa trajectoire ramène toujours à cette terre : l’éducation de sa mère, les terrains de Thiossane, les journées en mer, les premiers tournois et, après la gloire, l’engagement envers sa communauté.
Il a perdu deux combats. Mais il n’a jamais perdu Joal-Fadiouth. Et pour une ville, c’est peut-être cela, la marque des véritables champions.
Marthe Ndiaye
Basketteuse, née à Fadiouth
carrière 1982-1994
Marthe Ndiaye, la Lionne de Fadiouth
Avant que le basket féminin sénégalais ne soit suivi à la télévision et célébré dans de grandes salles, une fille de Fadiouth avait déjà porté le maillot national au plus haut niveau. Marthe Ndiaye appartient à cette génération de Lionnes qui a maintenu le Sénégal parmi les grandes nations africaines et ramené son basket sur la scène mondiale.
Née à Fadiouth le 4 novembre 1963, elle grandit sur une île éloignée des principales infrastructures sportives de la capitale. Son parcours montre pourtant que la distance entre Fadiouth et Dakar ne pouvait contenir son ambition. Au début des années 1980, elle rejoint le basket de haut niveau et s’impose progressivement parmi les joueuses les plus en vue de sa génération.
L’école de l’ASFO
Marthe Ndiaye évolue notamment à l’ASFO, l’Association sportive des fonctionnaires, l’un des clubs qui ont profondément marqué l’histoire du basket sénégalais. Cette formation a produit de nombreux internationaux grâce à une culture fondée sur la discipline, la technique et la régularité.
Dans cet environnement exigeant, la jeune Fadiouthienne construit sa carrière. Les archives disponibles restent malheureusement peu détaillées sur son poste, ses statistiques en club et le nombre exact de titres remportés. Elles permettent toutefois d’établir son appartenance à l’ASFO et sa présence durable parmi les figures du basket féminin national.
Sa carrière est généralement située entre 1982 et 1994. En 1987, elle est désignée « Reine du basket », une distinction attribuée à la joueuse la plus marquante de la saison. Cette consécration témoigne de la place qu’elle occupait alors dans le championnat sénégalais.
Une Lionne au cœur du renouveau
Marthe Ndiaye rejoint l’équipe nationale dans une période de transition. Les Lionnes, longtemps dominatrices en Afrique, viennent de perdre leur couronne continentale face au Zaïre. Une nouvelle génération doit prendre le relais.
Aux côtés de joueuses comme Ndouty Ndoye, Khady Diop, Anne-Marie Dioh, Nathalie Sagna, Mame Maty Mbengue et Aïssatou Guèye, elle participe au retour du Sénégal au premier plan. Les notices consacrées à Joal-Fadiouth la présentent également comme capitaine de l’équipe nationale, même si les archives fédérales accessibles ne permettent pas de dater précisément son capitanat.
Le moment le mieux documenté de sa carrière internationale reste le Championnat du monde féminin de 1990 en Malaisie. La base officielle de la FIBA confirme sa présence dans l’effectif sénégalais. Elle dispute les six rencontres du tournoi et inscrit en moyenne 2,2 points par match.
Cette participation mondiale intervient la même année que le retour des Lionnes au sommet africain, à Tunis. Marthe Ndiaye appartient ainsi à une génération qui restaure la suprématie continentale du Sénégal et porte de nouveau ses couleurs parmi les meilleures sélections du monde.
Douze années au service du basket
Lorsqu’elle quitte la compétition en 1994, Marthe Ndiaye laisse derrière elle environ douze années de présence au plus haut niveau. Son parcours traverse une époque où les basketteuses sénégalaises évoluent avec peu de moyens, une couverture médiatique limitée et des archives encore fragmentaires.
C’est précisément ce manque de documentation qui rend nécessaire la sauvegarde de son histoire. Les statistiques individuelles ont parfois disparu, mais l’essentiel demeure : une joueuse née à Fadiouth est devenue internationale, capitaine selon plusieurs notices locales, Reine du basket et participante à un Championnat du monde.
La fierté sportive de Fadiouth
Joal-Fadiouth est souvent racontée à travers ses poètes, ses lutteurs, ses religieux et ses officiers. Marthe Ndiaye rappelle que la commune a aussi produit des femmes capables de s’imposer dans le sport de haut niveau.
Son histoire mérite une place particulière parce qu’elle ouvre une autre mémoire de la réussite locale : celle des jeunes filles qui quittent l’île, affrontent la concurrence nationale et entrent dans l’histoire avec le maillot du Sénégal.
De Fadiouth aux parquets du monde, Marthe Ndiaye a prouvé qu’une île pouvait aussi former une Lionne.
Général François Ndiaye
Officier général de l’armée sénégalaise
Général François Ndiaye, de Fadiouth au service de la République
En janvier 2017, l’Afrique de l’Ouest retient son souffle. En Gambie, Yahya Jammeh refuse de céder le pouvoir après sa défaite électorale. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest déploie une force militaire pour rétablir l’ordre constitutionnel. À la tête de cette mission se trouve un Sénégalais originaire de Joal-Fadiouth : le général François Ndiaye.
L’enfant de l’île aux coquillages est alors chargé d’une opération aussi délicate que décisive. Il faut exercer une pression militaire sans provoquer une guerre ouverte, sécuriser les populations et permettre au président élu Adama Barrow d’exercer le pouvoir. Cette mission place François Ndiaye au cœur d’un événement majeur de l’histoire politique récente de la sous-région.
Un parcours construit par l’excellence
François Ndiaye naît le 28 avril 1960 à Joal-Fadiouth. Après des études au collège Saint-Gabriel et au lycée Malick-Sy de Thiès, il obtient en 1980 un baccalauréat littéraire avec la mention « Bien ».
Il part ensuite au Maroc, où il étudie le droit à l’Université Mohammed-V de Rabat tout en suivant sa formation d’officier à l’Académie royale militaire de Meknès. Aux États-Unis, il se perfectionne dans l’infanterie et le parachutisme, notamment comme chef de saut et éclaireur parachutiste.
Sa carrière militaire ne l’empêche pas de poursuivre une formation universitaire exigeante. Il obtient notamment des diplômes en anglais, en droits humains, en action humanitaire et en gestion des ressources humaines. En 2012, il soutient une thèse de doctorat en droit public à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar.
Des responsabilités sur tous les fronts
François Ndiaye commence sa carrière comme sous-lieutenant en 1983. Il sert en Casamance, en Gambie et dans plusieurs unités de l’Armée de terre. Il commande notamment le bataillon des parachutistes, le 5ᵉ bataillon, le 12ᵉ bataillon d’instruction et la zone militaire numéro 1 de Dakar.
Il occupe également des fonctions stratégiques dans la planification des opérations, la formation des militaires et la gestion des ressources humaines. À 45 ans, il devient, selon plusieurs portraits consacrés à sa carrière, l’un des plus jeunes colonels de l’histoire de l’Armée de terre sénégalaise.
Son parcours dépasse rapidement les frontières nationales. Il participe à la préparation ou à la conduite de missions en Guinée-Bissau, au Liberia, en République démocratique du Congo, au Darfour, au Tchad et en République centrafricaine. Il travaille aussi auprès du Bureau régional des Nations unies pour l’Afrique centrale sur les questions liées au golfe de Guinée et à la lutte contre Boko Haram.
Le général de la crise gambienne
En 2017, François Ndiaye commande la Mission de la CEDEAO en Gambie. L’intervention intervient après le refus de Yahya Jammeh de reconnaître la victoire électorale d’Adama Barrow.
La force régionale entre en Gambie après les dernières négociations ayant conduit au départ de l’ancien président. Sa mission consiste à contrôler les points stratégiques, protéger les populations et créer les conditions du retour du président élu.
L’opération évite une confrontation militaire de grande ampleur et contribue au premier changement démocratique de pouvoir en Gambie depuis plus de vingt ans. Pour François Ndiaye, elle constitue l’une des responsabilités les plus visibles de sa carrière.
Au sommet de l’Armée de terre
Promu général de brigade en 2016, François Ndiaye exerce les fonctions de chef d’état-major de l’Armée de terre. En décembre 2017, il devient général de division et inspecteur général des Forces armées.
Ces fonctions le placent parmi les plus hauts responsables de l’institution militaire sénégalaise. Son parcours associe le commandement sur le terrain, la formation académique, la planification stratégique et les opérations internationales.
La confiance de l’État pendant la pandémie
En avril 2020, alors que le Sénégal affronte la pandémie de Covid-19, le président Macky Sall le nomme à la tête du Comité de suivi de la mise en œuvre des opérations du fonds Force Covid-19.
Le comité est chargé de suivre l’utilisation des ressources mobilisées pour soutenir les ménages, les entreprises et les secteurs touchés par la crise. Cette nomination traduit la confiance accordée à un officier réputé pour sa rigueur, même si la gestion globale des fonds liés à la pandémie fera ensuite l’objet de débats publics et de contrôles institutionnels.
Une fierté de Joal-Fadiouth
Le parcours du général François Ndiaye élargit encore la galerie des grandes figures de Joal-Fadiouth. Après les poètes, les intellectuels, les religieux et les champions sportifs, la commune a également donné au Sénégal un officier général appelé à servir dans les moments les plus sensibles de la République et de la sous-région.
Mgr Jacques Sarr
Évêque de Thiès.
1934 - 2011
Jacques Sarr, l’enfant de Fadiouth devenu bâtisseur d’Église
Le 1er mars 1987, dans la cathédrale Sainte-Anne de Thiès, Jacques Yandé Sarr reçoit l’ordination épiscopale. L’enfant parti de Fadiouth près de quarante ans plus tôt devient évêque de Thiès. Sa devise résume la foi qui guidera son ministère : « Ma lumière et mon salut, c’est le Seigneur. »
Pendant près de vingt-quatre ans, il dirigera ce diocèse en développant les paroisses, la formation, les œuvres sociales et le dialogue entre les communautés religieuses. Son parcours inscrit Fadiouth dans l’histoire de l’Église catholique sénégalaise.
De Fadiouth au séminaire
Jacques Sarr naît le 11 octobre 1934 à Fadiouth. Après sa première communion, il entre à quatorze ans au petit séminaire de Ngasobil. De 1951 à 1957, il poursuit sa formation aux Cours Sainte-Marie de Hann, à Dakar.
Il rejoint ensuite le grand séminaire de Sébikotane, où il étudie la philosophie et la théologie. Le 28 mai 1964, il est ordonné prêtre à Ngasobil par le cardinal Hyacinthe Thiandoum.
Un prêtre engagé dans la formation
Après son ordination, l’abbé Jacques Sarr exerce comme vicaire, puis comme curé intérimaire à Rufisque. Entre 1966 et 1967, il complète sa formation à l’École missionnaire d’action catholique et sociale de l’Université de Lille, en France.
À son retour au Sénégal, il est nommé directeur adjoint de l’Enseignement privé catholique et adjoint au directeur des œuvres. Dès octobre 1968, il devient directeur diocésain des œuvres, fonction qu’il exercera pendant près de dix-huit ans.
Cette longue expérience le place au carrefour de l’éducation, de l’action pastorale et de l’engagement social. Jacques Sarr ne considère pas l’Église comme une institution enfermée dans les lieux de culte. Pour lui, sa mission doit aussi répondre aux difficultés concrètes de la société.
Vingt-quatre années à la tête du diocèse de Thiès
Nommé évêque de Thiès le 17 octobre 1986, Jacques Sarr est consacré le 1er mars 1987 par le cardinal Hyacinthe Thiandoum, assisté de Mgr Théodore-Adrien Sarr et de Mgr Joseph Dao.
Sous son épiscopat, le diocèse connaît un important développement territorial et institutionnel. Plusieurs paroisses sont créées, notamment à Ngohé, Ndondol, Pout, Sanghé, Médina Fall, Khombole, Lalane-Diassap et Ngascop.
Il accompagne également l’ouverture d’établissements de formation et de structures sociales, parmi lesquels le Centre de formation pédagogique du préscolaire catholique Saint-Joseph et l’École des infirmiers Mgr François-Xavier Dione. Des communautés religieuses s’installent à Thiès et dans les localités environnantes, renforçant l’action éducative, sanitaire et pastorale du diocèse.
Le dialogue plutôt que le repli
Mgr Jacques Sarr fait du dialogue interreligieux l’une de ses priorités. Dans un pays où musulmans et chrétiens partagent les mêmes familles, les mêmes quartiers et les mêmes préoccupations, il défend une Église ouverte sur la société.
Il milite aussi pour une plus grande autonomie de l’Église africaine. Cette autosuffisance ne concerne pas seulement les finances : elle suppose la formation des prêtres, des religieux et des laïcs, ainsi qu’une capacité accrue des communautés locales à prendre en charge leur propre mission.
À ses yeux, les défis de l’Église ne peuvent être séparés de ceux de la population : pauvreté, éducation, santé, dignité humaine et cohésion sociale.
Un homme de vérité et d’engagement
Jacques Sarr meurt le 18 janvier 2011 à Dakar, à l’âge de 76 ans, après une brève maladie. Jusqu’à son décès, il reste évêque de Thiès.
Au moment de sa disparition, le cardinal Théodore-Adrien Sarr salue un homme de vérité, de caractère et d’engagement, entièrement consacré à son sacerdoce et à l’accompagnement des prêtres comme des laïcs.
Pour Joal-Fadiouth, Mgr Jacques Sarr représente une autre forme de grandeur. Ni arène, ni palais, ni commandement militaire : son terrain fut celui de la foi, de l’éducation et du service.
De l’île de Fadiouth au siège épiscopal de Thiès, Jacques Sarr a bâti sans bruit. Son héritage demeure dans les paroisses, les écoles, les communautés et les hommes qu’il a contribué à former.
Dominique SARR
Professeur agrégé d’histoire du droit
1943 - 1988
Fonction : Professeur agrégé d’histoire du droit et enseignant-chercheur
Dominique Sarr, le pionnier de Fadiouth dans l’histoire du droit
En novembre 2013, vingt-cinq ans après sa disparition, universitaires, anciens étudiants, proches et habitants de Joal-Fadiouth se réunissent pour rendre hommage à Dominique Sarr. Une marche relie Fadiouth et Ngasobil au collège de Joal qui porte désormais son nom.
Cet hommage rappelle la place singulière de cet enfant de l’île aux coquillages : Dominique Sarr fut le premier Africain reçu à l’agrégation d’histoire du droit.
De Fadiouth à l’université
Né à Fadiouth en 1943, Dominique Sarr appartient à une génération d’intellectuels africains formés au moment où les jeunes États indépendants construisent leurs institutions, leurs universités et leurs systèmes juridiques.
Il choisit l’histoire du droit, une discipline qui ne consiste pas seulement à étudier les textes anciens. Elle cherche à comprendre comment les institutions, les tribunaux et les règles juridiques se sont formés, puis transformés au fil du temps.
En 1980, il soutient à Montpellier une thèse consacrée à la Cour d’appel de l’Afrique occidentale française. Ce travail analyse l’organisation de la justice coloniale, ses contradictions et l’héritage qu’elle a laissé aux États devenus indépendants.
Le premier agrégé africain de sa discipline
Dominique Sarr devient le premier agrégé africain en histoire du droit. Cette réussite constitue une étape majeure dans un domaine universitaire jusque-là largement dominé par les chercheurs européens.
À partir de 1974, il enseigne à l’Université de Dakar, devenue par la suite l’Université Cheikh-Anta-Diop. Maître de conférences agrégé, il est titularisé comme professeur peu avant sa disparition en 1988.
Ses collègues et anciens étudiants gardent le souvenir d’un enseignant exigeant, accessible et profondément attaché à la formation intellectuelle des futurs juristes. Pour lui, l’université ne devait pas produire de simples techniciens capables de réciter des lois. Elle devait former des juristes cultivés, aptes à comprendre l’histoire des institutions et les réalités des sociétés africaines.
Relire la justice coloniale
L’œuvre principale de Dominique Sarr porte sur la Cour d’appel de l’Afrique occidentale française. Il y étudie la manière dont la France administra la justice dans ses colonies, en faisant coexister le droit français et les règles appliquées aux populations africaines.
Son analyse ne se limite pas à la description des institutions. Elle interroge le discours colonial qui prétendait diffuser une civilisation juridique universelle, alors que le système organisait des traitements différents selon le statut des personnes.
Dominique Sarr examine également ce que les élites africaines ont conservé de ces institutions après les indépendances. Il invite ainsi les nouveaux États à ne pas reproduire automatiquement les structures héritées de la colonisation, mais à construire des institutions adaptées aux peuples qu’ils gouvernent.
Sa thèse, longtemps restée peu accessible, est publiée en 2019 sous le titre La Cour d’appel de l’AOF. Cette publication permet à une nouvelle génération de chercheurs de découvrir la portée de ses travaux.
Une carrière interrompue trop tôt
Dominique Sarr disparaît brutalement en 1988, à seulement 45 ans. Sa mort interrompt une carrière universitaire qui avait déjà marqué l’enseignement du droit au Sénégal.
Plus de trente ans plus tard, ses collègues et disciples lui consacrent deux volumes d’études intitulés La Trace et le Sentier. Ces ouvrages réunissent des contributions en droit civil, droit constitutionnel, droit du travail et histoire de la justice. Leur ampleur témoigne de l’influence durable du professeur sur plusieurs générations de juristes.
La fierté intellectuelle de Fadiouth
À Joal-Fadiouth, Dominique Sarr ne demeure pas uniquement un nom dans les bibliothèques universitaires. Un collège d’enseignement moyen porte son nom, inscrivant sa mémoire dans le parcours quotidien des jeunes de la commune.
Son histoire montre que Fadiouth n’a pas seulement donné au Sénégal des religieux, des artistes et des champions sportifs. L’île a également produit un universitaire pionnier, capable d’ouvrir aux Africains l’un des domaines les plus exigeants de l’enseignement supérieur juridique.
Dominique Sarr n’a vécu que quarante-cinq ans. Mais il a laissé une trace que le temps n’a pas effacée : celle d’un professeur qui voulait comprendre d’où venaient les institutions africaines afin de mieux réfléchir à ce qu’elles devaient devenir.
De l’île de Fadiouth aux amphithéâtres de l’Université de Dakar, Dominique Sarr a fait du droit une mémoire, une exigence et un chemin vers l’émancipation intellectuelle.
Gabriel Diène Diam
Éducateur et acteur culturel
1940 - 2024
Fonction : Éducateur, chercheur en traditions orales et défenseur du patrimoine culturel de Joal-Fadiouth
Gaby Diam, le gardien de la mémoire de Joal
À Joal-Fadiouth, Gabriel Diène Diam, plus connu sous le nom de Gaby Diam, n’était pas seulement un responsable culturel. Il était l’un de ceux vers lesquels chercheurs, journalistes et visiteurs se tournaient pour comprendre l’histoire de la commune, les traditions sérères et l’attachement de Léopold Sédar Senghor à son « royaume d’enfance ».
Pendant plusieurs décennies, il s’est employé à recueillir la parole des anciens, à défendre le patrimoine local et à maintenir vivante la mémoire du président-poète. Son engagement a fait de lui l’une des principales figures culturelles contemporaines de Joal-Fadiouth.
De Joal à l’université française
Gabriel Diène Diam naît en mai 1940 à Joal. Il y passe son enfance avant de poursuivre des études universitaires en France, notamment à l’Université Lumière-Lyon-II.
Il s’intéresse particulièrement aux rapports entre l’éducation scolaire et les formes traditionnelles de transmission des connaissances. Dans les sociétés africaines, l’histoire, les valeurs, les règles sociales et la mémoire familiale ne sont pas uniquement enseignées dans les salles de classe. Elles sont aussi transmises par les récits, les cérémonies, les lignées et la parole des anciens.
De retour au Sénégal, Gaby Diam choisit de mettre cette formation au service de l’éducation et de son territoire. Il exerce notamment les fonctions de secrétaire général de l’Enseignement privé catholique.
Recueillir la parole des anciens
Après son retour à Joal, il mène un travail de collecte auprès des personnes âgées et des détenteurs de la tradition orale. Il cherche à comprendre la formation de la communauté, l’organisation sociale de Joal, le fonctionnement des lignées maternelles et les récits transmis de génération en génération.
Cette connaissance du territoire en fait un interlocuteur privilégié pour plusieurs chercheurs travaillant sur Joal-Fadiouth. Il ne se contente pas de raconter des souvenirs : il défend l’idée que les populations africaines doivent participer elles-mêmes à l’écriture de leur histoire.
Son rôle est d’autant plus important que de nombreuses informations sur les familles, les quartiers et les traditions de Joal n’ont jamais été consignées dans les archives administratives. Sans le témoignage des anciens et le travail de personnes comme Gaby Diam, une partie de cette mémoire risquerait de disparaître.
Le défenseur de l’héritage de Senghor
Gaby Diam préside pendant plusieurs années le Cercle culturel Léopold Sédar Senghor de Joal-Fadiouth, avant d’en devenir président d’honneur. À ce titre, il organise ou accompagne des commémorations, des rencontres culturelles et des activités destinées à transmettre l’œuvre du poète aux nouvelles générations.
Il contribue également à l’organisation du Salma d’or, une distinction créée à Joal pour honorer des personnalités engagées dans la culture, les lettres et la valorisation de l’héritage senghorien.
Pour Gaby Diam, Senghor ne devait pas devenir une simple statue ou un nom inscrit sur des bâtiments. Son œuvre devait être enseignée, discutée et replacée dans le paysage humain et culturel qui l’avait façonnée.
Le combat pour le retour de Senghor à Joal
L’un de ses engagements les plus constants concerne le transfert à Joal des dépouilles de Léopold Sédar Senghor, de son épouse Colette et de leur fils Philippe.
Gaby Diam rappelle régulièrement que le poète avait exprimé le souhait de reposer dans sa terre natale, près de ses ancêtres. Il considère le retour de Senghor à Joal comme une exigence de mémoire et le respect d’une volonté exprimée par l’ancien président.
Malgré les résistances et les années d’attente, il refuse d’abandonner cette revendication. Pour lui, le lien entre Senghor et Joal ne relève pas seulement de la littérature : il appartient à l’identité même de la commune.
Une mémoire au service de la communauté
Gaby Diam participe aussi aux réflexions locales sur l’environnement, l’éducation et la préservation du patrimoine. Sa présence dans différentes initiatives montre une conception large de la culture : protéger les récits du passé, mais aussi défendre le territoire et préparer sa transmission.
Il meurt le 7 mars 2024 à Dakar, à l’âge de 84 ans. Avec sa disparition, Joal-Fadiouth perd un éducateur, un témoin et un passeur de mémoire.
Son héritage ne se mesure pas à une fonction unique. Il réside dans les histoires qu’il a recueillies, les chercheurs qu’il a accompagnés, les commémorations qu’il a animées et le combat qu’il a mené pour que Joal reste au centre de la mémoire de Senghor.
Certains construisent des monuments de pierre. Gaby Diam, lui, a contribué à bâtir un monument de paroles, de souvenirs et de fidélité à Joal-Fadiouth.
Cardinal Théodore-Adrien Sarr
Cardinal, archevêque de Dakar, né à Fadiouth
né en 1936
Le premier cardinal né à Fadiouth
Il faut se représenter la géographie pour mesurer ce que cette trajectoire a d'improbable. Fadiouth est une île de coquillages reliée au continent par une passerelle de bois, quelques milliers d'habitants, un cimetière où chrétiens et musulmans reposent côte à côte. C'est là que naît, le 28 novembre 1936, celui qui dirigera l'Église du Sénégal pendant quatorze ans et siégera au Collège des cardinaux.
Une ascension lente
Théodore-Adrien Sarr est ordonné prêtre le 28 mai 1964. Dix ans plus tard, à trente-huit ans, il est fait évêque de Kaolack — une nomination précoce pour une charge de cette ampleur. Il y restera vingt-six ans, ce qui est long, et dit quelque chose d'un homme qui n'a pas cherché à monter vite.
En 2000, il est appelé à Dakar comme archevêque. En 2007, Benoît XVI le crée cardinal. Il occupe le siège de Dakar jusqu'en 2014, puis se retire.
Ce que la commune doit en retenir
L'histoire ne s'arrête pas là, et c'est ce qui la rend remarquable. Son successeur au siège de Kaolack, puis à celui de Dakar, s'appelle Benjamin Ndiaye. Il est né à Fadiouth lui aussi, douze ans après lui.
Deux fils de la même île, l'un après l'autre, aux deux mêmes charges. De 2000 à 2025, le siège de Dakar a été tenu sans interruption par un enfant de Fadiouth : vingt-cinq ans. Aucune commune du Sénégal ne peut en dire autant.
Mgr Benjamin Ndiaye
Archevêque émérite de Dakar, né à Fadiouth
né en 1948
L'homme qui a repris le chemin
Benjamin Ndiaye naît à Fadiouth le 28 octobre 1948, douze ans après Théodore-Adrien Sarr, sur la même île. Rien, à ce moment-là, ne laisse deviner que les deux hommes occuperont successivement les deux mêmes charges, dans le même ordre.
Un prêtre de Dakar
Il est ordonné prêtre le 21 août 1977 par le cardinal Hyacinthe Thiandoum, alors archevêque de Dakar. Il sert ensuite dans l'archidiocèse, dont il devient vicaire général — la fonction qui, dans l'ombre de l'archevêque, tient l'administration réelle.
Kaolack, puis Dakar
Le 15 juin 2001, il est nommé évêque de Kaolack et prend le siège que Théodore-Adrien Sarr vient de quitter pour Dakar. Il est consacré et installé à Kaolack le 24 novembre de la même année.
Treize ans plus tard, le 22 décembre 2014, il est nommé archevêque de Dakar et succède une seconde fois au même homme. Il est installé le 21 février 2015 et se retire le 22 février 2025, après dix ans.
Une commune, deux archevêques
De 2000 à 2025, le siège de Dakar a été tenu sans interruption par un fils de Fadiouth. Vingt-cinq ans. Cela ne s'est produit nulle part ailleurs au Sénégal, et il n'est pas certain que beaucoup de gens de la commune en aient conscience.
Blaise Senghor
Cinéaste et diplomate, né à Joal
1932-1976
Un Ours d'argent, et l'oubli
En 1962, un film sénégalais reçoit l'Ours d'argent du court métrage au festival de Berlin. Il s'appelle « Grand Magal à Touba ». Son auteur est né à Joal le 30 mai 1932. Il a trente ans. Le Sénégal est indépendant depuis deux ans.
Une formation, une intention
Blaise Senghor — neveu de Léopold Sédar Senghor — passe par le lycée Van Vollenhoven à Dakar, comme son oncle avant lui, puis entre à l'Institut des hautes études cinématographiques à Paris, où il étudie de 1958 à 1960. Il en sort au moment précis où un pays neuf a besoin de ses propres images.
Son film sur le grand pèlerinage mouride de Touba n'est pas un reportage exotique fait pour l'étranger. C'est un regard sénégalais sur une ferveur sénégalaise, porté à Berlin par un catholique de Joal filmant l'islam confrérique — ce qui, en 1962, n'allait pas de soi et n'irait toujours pas de soi aujourd'hui.
Producteur, puis diplomate
Il est producteur délégué de « Liberté 1 », long métrage réalisé par le Français Yves Ciampi. Il fonde ensuite sa propre maison, l'Union cinématographique africaine (UCINA), et sert comme ambassadeur auprès de l'UNESCO.
Une hémorragie cérébrale l'éloigne des plateaux. Il meurt à Paris le 6 octobre 1976, à quarante-quatre ans.
Le plus mal connu des enfants de Joal
Les rares articles qui lui sont consacrés portent tous la même remarque : cinéaste « peu connu dans son pays ». Il est pourtant l'un des tout premiers Sénégalais primés dans un grand festival international. Sa commune natale est bien placée pour réparer cela.